Nous étions douze, à apprendre le dessin et la peinture dans le grenier de l’ancienne maison du Maire du village. Du samedi au dimanche suivant, tout l’été, nous gravissions trois étages jusqu’au studio, où une jeune femme nue restait immobile au sommet d’un lit de bonne réhabilité en podium, devant nos crayons attentifs.
Nous avions fait la route, la plupart d’entre nous depuis d’autres continents, pour explorer les possibilités d’un trait sur papier auprès d’excellents professeurs, sans interruption. Notre emploi du temps était dédié tout entier à observer, écouter, apprendre à dessiner, et dessiner pour apprendre.
Chaque étudiant était complètement original, Carlos encore davantage que les autres. Émanait de lui une chaleur fraternelle envers tous; ses regards seuls nous prenaient par les épaules, nous faisaient penser au bon côté des choses. Carlos fait partie de ces gens que j’ai croisés, puis qui ont disparu de ma vie aussi soudainement qu’ils y étaient entrés, mais dont l’image ne m’a jamais quittée. Pourquoi lui, que j’ai peu connu en fin de compte?…Sans doute pour la quantité de rires qu’il a générés chez moi et pour m’avoir fait comprendre la force du récit oral.
Les vendredis soirs, tout le groupe se rassemblait autour d’une table au jardin, entourée d’une roseraie et offrant une vue sur la vallée. C’était à ce moment de la semaine que nous déviions de l’univers du dessin pour parler de nos “vraies” vies et notre enthousiasme collectif pour la combinaison vin-fromage. Lorsque Carlos prenait place, la fête commençait. Il venait d’un milieu difficile, empilé parmi des frères et sœurs nombreux, d’enfants qu’on nourrissait comme on pouvait jusqu’à ce qu’ils puissent un jour béni se sustenter eux-même. Les grands rêves n’y étaient pas encouragés; l’art, bien sûr, y était vu comme une perte de temps à tout âge, et un passe-temps gênant, sans virilité, pour l’homme adulte. Carlos travaillait dans une usine d’acier, mais traînait partout un carnet d’esquisse, en secret. Il nous racontait les scènes terribles et incroyables de son quotidien, en trouvant le moyen d’y voir d’abord l’humanité ou son manque. Surtout, il détaillait avec délices les sources de ses meilleurs fous rires: : un collègue aux cheveux jusqu’au milieu du dos qui portait un toujours un chapeau de cowboy, et dont le vent un jour avait révélé le crâne chauve et brillant comme un oeuf à l’exception de la couronne de cheveux longs qui commençait à la limite de son chapeau.
Carlos s’installait à la table près de son colocataire, un jeune homme d’origine russe, son opposé en tous points. Issu d’une famille nantie, celui-ci avait été couvé et avait fréquenté toutes les meilleures écoles; la route semblait avoir été astiquée au devant de ses pas. Il dessinait entre plusieurs autres activités créatives. On le voyait souvent guitare en main, mais il ne jouait pas en public: il était d’une gêne extrême, et sa voix très grave ne sortait qu’en cas de nécessité et en murmures. Mon appartement partageait un mur avec le leur, j’avais donc entendu l’évolution d’une amitié entre eux au fil de rires et parfois de chansons. Les deux hommes s’étaient liés au fil des semaines d’une affection impressionnante. Lors d’un souper du vendredi, j’ai constaté qu’ils composaient l’assiette de l’un pour l’autre, se partageant leurs asperges “parce que tu as mal au ventre quand tu en manges trop” comme un vieux couple.
Le souvenir de cette profonde amitié d’hommes au milieu des roses et des asperges me remplit encore d’étonnement et de joie.