2023-
Souvenirs, sensations et états personnels, recréés avec l’interférence d’éléments visuels issus de la peinture européenne du XVIIe au XIXe siècle.
Voir plus bas pour les récits derrière chaque oeuvre
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A collection of personal memories and sensations, enhanced and corrupted by imagery from XVII to XIX century European art.
Short stories below
Seule dans l’installation artistique
Je me suis perdue au détour d’une rue, enivrée par l’odeur de la brioche fraîche.
La boulangère remplissait son comptoir, seule activité du village à cette heure de réveil. Je l’ai saluée, acheté une tranche épaisse de sa Vendéenne et un café; je n’avais pas pu dormir dans l’autobus et je n’imaginais pas avoir l’occasion d’une sieste bientôt. J’avais quatre heures devant moi avant le départ de mon train, et une destination en tête.
J’ai trouvé des escaliers sur lesquels me déposer, le visage au soleil. De longues minutes. Je saluais d’un sourire les premiers passants du jour. Enfin, l’abbaye a ouvert ses portes. J’ai glissé mes doigts sur les murs, aux endroits qui me paraissaient les plus usés; les pierres fendues, tachées, qui affichaient leur âge et inspiraient des histoires.
Au bout des corridors déserts, la musique à peine perceptible d’un souffle océanique nous invitait dans une immense pièce plongée dans la pénombre. Vide, à l’exception d’un bateau de bois sur lequel je me suis allongée. Les lumières d’un ciel étoilé étaient projetées au plafond, au sol, partout. J’ai basculé quelque part, dans un lieu parallèle, où je goûtais ma salive, je ressentais dans un détail intolérable les activités internes de mon corps, puis un moment plus tard, ou peut-être en même temps, j’étais loin au-dessus de lui. Je m’amusais du temps contenu dans une seconde, qui me paraissait immense, éternel. J’étais immense moi aussi, étirée comme une toile d’araignée. Accrochée à des parois lointaines, dans un autre village, pays ou planète.
Une personne a toussé dans l’écho de la pièce. Je suis revenue à moi avec l’impression d’avoir fait un long voyage sur un lac calme. Je ne savais pas quoi penser, pour une fois. J’aurais voulu envelopper mon état dans une feuille de bananier, délicatement, sans y faire de ridules, sans chercher à l’identifier, et le ranger quelque part pour y replonger à tout moment. Je l’ai fait du mieux que j’ai pu alors que je percevais des pas visiteurs autour de moi, en confiant mon précieux paquet à une étoile du plafond.
Je n’osais pas sortir de mon bateau, de mon refuge, et j’ai eu un peu peur de consulter ma montre: c’était l’heure de partir vers la gare.
Conteur des soirs d’été
Nous étions douze, à apprendre le dessin et la peinture dans le grenier de l’ancienne maison du Maire, sur la grand' place d’un petit village situé plus au moins au centre de la France. Du samedi au dimanche suivant, tout l’été, nous gravissions trois étages jusqu’au studio, où une jeune femme nue restait immobile au sommet d’un lit de bonne réhabilité en podium, devant nos crayons attentifs.
Nous avions fait la route, la plupart d’entre nous depuis d’autres continents, pour explorer les possibilités d’un trait sur papier auprès d’excellents professeurs, sans interruption. Notre emploi du temps était dédié tout entier à observer, écouter, apprendre et dessiner, et dessiner pour apprendre.
Chaque étudiant était complètement original, B encore davantage que les autres. Émanait de lui une chaleur fraternelle envers tous; ses regards seuls nous prenaient par les épaules, nous faisaient penser au bon côté des choses. B fait partie de ces gens que j’ai croisés, fréquentés, puis qui ont disparu de ma vie aussi soudainement qu’ils y étaient entrés, mais dont l’image ne m’a jamais quittée. Pourquoi lui, que j’ai peu connu en fin de compte?…Sans doute pour la quantité de rires qu’il a générés chez moi, et ce qu’il m’a fait comprendre de la force du récit oral.
Les vendredis soirs, tout le groupe se rassemblait autour d’une table au jardin, entourée d’une roseraie et offrant une vue sur la vallée. C’était à ce moment de la semaine que nous déviions de l’univers du dessin pour parler de nos “vraies” vies et notre enthousiasme collectif pour la combinaison vin-fromage. Lorsque B prenait place, la fête commençait. Il venait d’un milieu difficile, empilé parmi des frères et sœurs nombreux, d’enfants qu’on nourrissait comme on pouvait jusqu’à ce qu’ils puissent un jour béni se sustenter eux-même. Les grands rêves n’y étaient pas encouragés; l’art, bien sûr, y était vu comme une perte de temps à tout âge, et un passe-temps gênant, sans virilité, pour l’homme adulte. B travaillait dans une usine d’acier, mais traînait partout un carnet d’esquisse, en secret. Il nous racontait les scènes terribles et incroyables de son quotidien, en trouvant le moyen d’y voir d’abord l’humanité ou son manque. Surtout, il détaillait avec délices les sources de ses meilleurs fous rires: : un collègue aux cheveux jusqu’au milieu du dos qui portait un toujours un chapeau de cowboy, et dont le vent un jour avait révélé le crâne ras et brillant comme un oeuf à l’exception de la couronne de cheveux longs qui commençait à la limite de son chapeau.
B prenait place à la table près de son colocataire, un jeune homme d’origine russe, son opposé en tous points. Issu d’une famille nantie, celui-ci avait été couvé et avait fréquenté toutes les meilleures écoles. On lui avait dit où aller et comment, comment bouger ou ne pas bouger, et la route était fraîchement astiquée au devant de chacun de ses pas. Il dessinait entre plusieurs autres activités créatives. On le voyait souvent guitare en main, mais il ne jouait pas en public: il était d’une gêne extrême, et sa voix très grave ne sortait qu’en cas de nécessité et en murmures. Mon appartement partageait un mur avec le leur, j’avais donc entendu l’évolution d’une amitié entre B et lui au fil de rires, et parfois de chansons. Les deux hommes s’étaient liés au fil des semaines d’une affection impressionnante. Lors d’un souper du vendredi, j’ai constaté qu’ils composaient l’assiette de l’un pour l’autre, se partageant leurs asperges “parce que tu as mal au ventre quand tu en manges trop” comme un vieux couple.
Le souvenir de cette profonde amitié d’hommes au milieu des roses et des asperges me remplit encore d’étonnement et de joie.